Assem Akram

عاصم اکرم

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Djenane Kareh Tager - L’Actualité religieuse, décembre 1996

 

Interview d’Assem Akram

 

Historien né à Kaboul, Assem Akram vient de publier une passionnante Histoire de la guerre d'Afghanistan. Exilé en France, installé depuis peu aux Etats-unis où il poursuit une recherche sur 1'histoire récente de son pays, il explique le « phénomène des Talibans ».

 

L’Islam pur et dur des Talibans est décrié aussi bien par les chiites iraniens que par les sunnites saoudiens. De quel islam s'agit-il donc ?

 

C'est 1'islam rigoriste et traditiona­liste des mollahs de base, qui a cours depuis toujours dans les provinces afghanes, notamment dans le Sud, il est mal vu que les femmes travaillent et que les filles fassent des études. A son regard, Kaboul est un lieu de perdition et les Kaboulis sont des mécréants: les moudjahidin le pensaient aussi en débarquant dans la capitale ou ils multipliaient les décrets pour in­terdire la musique ou le cinéma. Ces décrets n'avaient que quelques semaines de durée de vie. Hors des grandes villes, le rigorisme des Ta­libans est d'autant plus accepte qu'il est accompagné d'un retour de la paix.

 

Pourquoi I'Iran dénonce-t-il 1'islam des Talibans?

 

Pour des raisons politiques. L'Iran aide la coalition gouvernementale chassée de Kaboul en septembre. Les Talibans sont soutenus par le Pakistan, rival régional de 1'Iran, et ils sont financés par I'Arabie Saoudite...

 

Ils ne se privent pas de médire sur 1'islam sunnite saoudien!

 

L'Arabie Saoudite les finance pour contrebalancer l'influence iranienne, mais aussi dans un but plus lointain, à savoir le rétablissement du système monarchique en Afghanistan, pays très majoritairement sunnite. Les Saoudiens, en tout cas la tête du régime, travaillent en ce sens depuis des années. Mais d'autres clans de la famille royale aident d'autres groupes afghans.

 

Le rôle du Pakistan en Afghanistan est très trouble...

 

Aussi trouble que la politique intérieure du Pakistan, faite de luttes sourdes entre groupes rivaux, y compris all sein du parti de Benazir Bhutto, le Premier ministre déchu : ces luttes se traduisent en jeux d'influence sur la scène afghane. Une partie de l'armée et des services secrets soutient la mouvance des Frères musulmans au sein de la Résistance afghane. Benazir Bhutto a soutenu les Talibans en s'appuyant, dans une alliance en apparence contre nature, sur le mouvement rigoriste religieux, la Jamiat ul-Ulama Islam. En affaiblissant la coalition an pouvoir a Kaboul, elle souhaitait affaiblir ses soutiens pakistanais qui sont ses propres opposants. Elle y avait réussi dans une certaine mesure.

 

A-t-elle payé le prix de son soutien aux Talibans?

 

Benazir Bhutto a été combattue pour plusieurs raisons: parce qu'elle est une femme, parce qu'elle refusait d'accorder à I'armée un rôle prédominant an Pakistan, et surtout en raison de la corruption qui s'est mise en place avec la complicité de son mari.

 

Les Talibans pâtiront-ils du départ de Benazir Bhutto?

 

Certainement: ils bénéficiaient de soutiens très importants au sein de son gouvernement. Ce qui ne veut pas dire que les Talibans vont disparaître : ils trouveront toujours d'autres soutiens intérieurs et exté­rieurs. Seul un accord régional pourra mettre un terme a la guerre afghane. Faute de quoi les diffé­rents groupes continueront de sévir, bénéficiant tous d'appuis extérieurs : 1'Arabie Saoudite pour les uns, l'Inde, I'Iran on la Russie pour les autres.

 

Ils commencent à enregistrer des revers militaires...

 

La coalition qui leur fait face a re­pris quelques positions. La prise de Kaboul, elle, aura un coût humain élevé car les Talibans n'abandon­neront pas leur proie sans se battre. En septembre, le général Massoud s'est retire de Kaboul pour éviter Lin bain de sang, ce qui est tout a son honneur. Acceptera-t-il de ver­ser ce même sang pour reprendre la ville'? De ionic manière, l'hiver ralentira les combats. Les négocia­tions actuelles avancent sur Lin point: la mise en place d'un ces­sez-le-feu suivi d'un échange de prisonniers. Pour le reste, les Talibans ne sont pas prêts all compromis. D'autant que la coalition qui leur fait face est fragile: Massoud et Dostom, les deux chefs de guer­re, se sont affrontes durant quatre ans. Ils ne se font pas confiance.

 

Kaboul passera donc I'hiver sous le joug taliban

 

Il faut se garder de diaboliser les Talibans, moins intolérants que l'ont laissé croire les dérapages fil­més par les télévisions internatio­nales. Les Kaboulis, eux, grincent des dents, mais ils acceptent le ri­gorisme en échange de la paix. Du moins pendant unn certain temps. Enfin, il est une constante dans 1'histoire afghane : Kaboul a toujours adouci les moeurs de ses conquérants. Ce fut le cas avec les troupes mongoles, avec 1'armee russe, avec les moudjahidin: les Ta­libans commencent eux aussi à être contaminés!

 

Propos recueillis par Djenane Kareh Tager

 

 

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