Assem Akram

عاصم اکرم

Histoire de la guerre d'Afghanistan                    Books - Bio - Gallery- Articles - Home - Contact

 

Le Monde, 03 Mai 1997
L'Afghanistan, d'une guerre à l'autre

La guerre ? Guerres, plutôt : enchaînement halluciné de combats dont le titre officiel saute d'une décennie à l'autre mais dont les acteurs restent cruellement les mêmes et l'enjeu farouchement identique : contrôler Kaboul et, par là, peser sur la stratégie, l'économie et les destins entrecroisés de l'Asie centrale et méridionale. Au moment où son pays achève probablement de se suicider dans son interminable conflit civil, religieux et ethnique, un jeune chercheur afghan publie, en fort bon français, l'étude sans doute la plus complète à ce jour sur les désastres qui engloutissent sa patrie depuis le coup d'Etat communiste de Kaboul en 1978. Le lecteur y déchiffrera, grâce à un découpage soigneux et clair, la sanglante décennie d'occupation militaire soviétique qui s'ensuivit, mais aussi les déchirements mortels entre factions jusqu'à nos jours où Russes, Ouzbeks, Iraniens, Pakistanais, Saoudiens et Américains continuent de pousser leurs pions. L'auteur posait juste sa plume quand les Tâlebân ou « séminaristes » islamistes, appuyés par le Pakistan les plus obscurantistes et idéologiquement prétentieuses de toutes les milices armées afghanes depuis vingt ans entraient victorieux dans les ruines grisâtres de Kaboul, le 27 septembre 1996. A temps pour les intégrer dans sa chronologie et transformer ainsi son livre en somme aboutie de la tragédie afghane.


Drame injustement oublié ? L'Afghanistan fut bien le tombeau militaire de l'empire soviétique. Son bain de sang éclabousse encore une bonne partie de la planète : des « Afghantsys » de Moscou aux « Afghans » algériens, comme le rappelle utilement l'auteur. Sa chronique très documentée relève, dès lors, de la grande Histoire : celle dont l'étude s'impose absolument. Le retrait russe de 1989 rejette à tort cette région dans les ténèbres médiatiques. La préface lucide de Jean-François Deniau évoque cette partie du globe « qui est l'une des clés de l'équilibre mondial », tandis que la postface géopolitique, tout aussi fine, de François Thual, souligne combien, « aujourd'hui, les guerres afghanes s'articulent sur un des grands défis de cette fin de XXe siècle le désenclavement de l'Asie centrale ». Mais, à propos d'une bataille perdue par la Résistance en 1989, Deniau ne cache pas les raisons profondes qui détournent désormais l'opinion occidentale des tueries de Kaboul : perplexité effarée, pour ne pas dire franche répugnance, devant le spectacle de « tous les démons de l'Afghanistan : division des chefs qui préfèrent une défaite plutôt que la victoire d'un rival, incapacité d'offrir une solution politique aux cadres de bonne foi de l'ancien régime, rôle terroriste des volontaires arabes ».


Le livre d'Akram aide à dissiper la perplexité. Pour mieux dresser le bilan de sa catastrophe nationale, voire mieux chérir par là son pays à l'agonie, l'auteur, pourtant ancien résistant, s'impose une rigoureuse discipline d'historien impartial, à l'exigence toute scientifique : sans jamais se départir d'un ton de tristesse équitable et désabusée vis-à-vis de tous les dirigeants afghans sans exception aucune, des communistes aux militants musulmans. Il inspire confiance et sans être exhaustif (qui pourrait l'être ?) embrasse fort large. De Kaboul à Moscou et à Washington en passant par Islamabad, Riyad et Téhéran, il campe les grands enjeux politiques, éclaire les options des divers ministères de la défense, perce les manoeuvres de chancellerie et les intrigues de palais, et précise les organigrammes des factions afghanes rivales en nous fournissant les listes, précieuses, de leur personnel : mine de données pour les historiens à venir. Surtout, Akram ose dire l'indicible (contrairement, soulignons-le, à certaines organisations humanitaires françaises qui choisissent délibérément de le taire) : les atrocités commises non seulement par les Soviétiques en leur temps, mais encore par tels groupes de modjâhedîn. Et malgré les pieuses dénégations des factions, il ne se voile jamais la face.


Michael Barry

 

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